Avant d’être une musique, la bachata était une fête. Le mot désignait ces réunions improvisées de la campagne dominicaine, avec une guitare, du rhum et des voisins. Il a fallu attendre les années 1960 pour qu’il devienne le nom d’un genre musical, et encore trente ans pour que ce genre cesse d’être méprisé chez lui.
L’origine de la bachata tient en une phrase : une musique de campagne devenue, en soixante ans, une danse pratiquée sur tous les continents. Voici l’histoire de la bachata, étape par étape, de ses racines dominicaines au jour où elle a conquis le monde entier.
La bachata est à la fois un genre musical et une danse de couple, originaire de la République Dominicaine. Elle naît au XXe siècle, de la rencontre entre le boléro, venu de Cuba avec sa guitare et ses chagrins d’amour, et d’autres genres afro-caribéens : le son cubain, le cha-cha-cha, le merengue. L’UNESCO décrit exactement cette filiation dans son texte d’inscription.
Au départ, personne ne l’appelle bachata. On parle de boléro de guitare, ou plus souvent d’amargue, l’amertume. Le nom dit tout du répertoire : la femme partie, la solitude, l’alcool, la nuit qui n’en finit pas.
L’instrumentation est pauvre parce que les musiciens le sont : une ou deux guitares, un bongo, des maracas remplacées plus tard par la güira, une basse quand il y en a une, et une voix principale qui raconte.
Elle s’affirme comme genre dans les années 1960, dans les quartiers populaires de la capitale. Le premier enregistrement est signé José Manuel Calderón, en 1962, dans les studios de Radio Televisión Dominicana. Deux titres : Borracho de amor et Condena.
La date n’est pas un hasard. Rafael Trujillo, qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant trente et un ans, est mort l’année précédente. Sa disparition desserre la censure, libère les déplacements vers la capitale et ouvre l’industrie musicale à des voix qui n’y avaient aucune place.
Ces voix, la société dominicaine ne veut pas les écouter. Pendant des décennies, la bachata reste associée aux bars et aux quartiers pauvres de Saint-Domingue. La bonne société la décrit comme vulgaire et la tient à l’écart des radios et des salons.
Elle continue pourtant, portée par les migrants venus des campagnes vers Saint-Domingue, qui la jouent là où ils vivent. Parmi les artistes marquants de cette période et des suivantes : Luis Segura, Luis Vargas, Anthony Santos, Frank Reyes, Víctor Víctor ou Elvis Martínez.
En 1966, un homme change la donne : Radhamés Aracena et sa station Radio Guarachita, la seule de l’époque à programmer de la bachata et à en faire le cœur de son antenne.
La radio devient le lien entre ceux qui l’écoutent : elle diffuse les disques que personne d’autre ne passe, et sert même de messagerie pour des familles séparées par l’exode rural. Une grande partie du répertoire classique doit sa survie à cette antenne.
Le tournant sonore vient de Blas Durán, qui abandonne la guitare acoustique pour l’électrique, accélère les tempos et enregistre en multipiste. Son titre Mujeres hembras, en 1987, est le premier de ce type.
La bachata y gagne du mordant et perd son image de musique de pauvre. Le son devient plus net, plus dansant, plus jeune. C’est celui qu’on entend encore aujourd’hui dans les bars dominicains.
Juan Luis Guerra et son groupe 4.40 publient Bachata Rosa en décembre 1990. L’album obtient le Grammy du meilleur album tropical latin en 1992 et dépasse les cinq millions d’exemplaires vendus dans le monde en 1994.
Guerra prend la bachata, en garde la guitare et le sujet, et y ajoute des textes soignés et une production haut de gamme. Le résultat rend soudain respectable une musique que la bourgeoisie de Saint-Domingue refusait d’inviter chez elle. Aucun artiste n’a fait davantage pour populariser la bachata et changer son statut.
Dix ans plus tard, un groupe de Dominicains-Américains, Aventura, sort Obsesión. Le titre reste sept semaines en tête des ventes en France, seize semaines en Italie, et se classe numéro un dans la plupart des pays d’Europe.
Des millions de personnes ont donc chanté de la bachata sans savoir qu’elles écoutaient de la musique latine. En vingt ans, la bachata est devenue mondiale. Ce que propose Aventura, emmené par la voix de Romeo Santos, est déjà une bachata différente, née à New York dans la diaspora : la bachata urbaine, mêlée de R&B, de hip-hop et de musique pop, chantée en espagnol et en anglais. C’est par elle que cette danse latine est devenue un phénomène mondial et qu’elle est arrivée dans les écoles de danse européennes, souvent au même moment que la salsa.
En 2019, « la musique et la danse de la bachata dominicaine » entrent au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Le texte officiel résume les caractéristiques de la bachata : une danse de couple caractérisée par un mouvement de hanche sensuel et une structure simple de huit pas, apprise spontanément dès l’enfance, et transmise aussi par plus d’une centaine d’académies dans le pays. Trente ans plus tôt, la même musique était bannie des radios nationales.
Un genre musical né en République Dominicaine est ainsi devenu une danse sociale pratiquée sur tous les continents, et cette diffusion a produit plusieurs styles de bachata.
La bachata dominicaine, la plus ancienne, garde le pas court, beaucoup de jeu de jambes et une position fermée dominante. La bachata moderne, ou bachata moderna, ouvre la position et emprunte des figures à la salsa. La bachata sensual, née en Espagne dans les années 2000, ajoute à cette danse sensuelle des ondulations du corps et un travail de styling. La bachata urbaine, celle d’Aventura, reste surtout un style musical.
Nous comparons ces types de bachata en détail, pas à pas, dans notre article sur les différents styles de bachata.
En soixante ans, la bachata est passée des patios dominicains aux festivals internationaux. Elle se danse à Paris comme à Tokyo, s’enseigne dans des milliers d’écoles, et reste l’une des danses latines les plus pratiquées au monde.
Dans son pays, rien de tout cela n’a effacé l’origine de cette danse. On l’écoute au travail, on la met en fond sonore d’une conversation, on la danse dans la rue sans avoir pris un seul cours. C’est ce qui rend la version dominicaine si reconnaissable : elle n’a jamais cessé d’être une musique du quotidien.
Comprendre d’où vient la bachata explique beaucoup de ce qu’on ressent sur une piste dominicaine.
Le pas de base est petit et près du sol parce qu’on a longtemps dansé dans des espaces étroits, entre les tables. La position fermée domine parce que la danse s’est construite dans des lieux où l’on se parlait de près. Et l’amargue n’a pas disparu : les morceaux les plus dansés restent des histoires de rupture, chantées avec le sourire.
C’est aussi pour cela que la bachata dominicaine et la bachata sensuelle née plus tard ne se ressemblent pas.
Et c’est ce qui rend l’expérience si particulière sur place : sur une piste de danse de Las Terrenas, personne ne pense à cette histoire, les danseurs la dansent, simplement. Pour apprendre la bachata, et surtout pour bien danser la bachata, c’est aussi la meilleure des écoles : une danse idéale pour débuter, apprise là où elle est née.
Personne en particulier. Elle s’est formée dans les campagnes dominicaines à partir du boléro et de genres afro-caribéens. Le premier enregistrement connu date de 1962, signé José Manuel Calderón.
Il désignait à l’origine une fête improvisée entre voisins, et non un genre musical. Le nom est resté quand la musique de ces fêtes est devenue un style à part entière.
Parce qu’elle venait des campagnes et des quartiers pauvres, qu’elle parlait d’alcool et de chagrin, et qu’elle se jouait dans des lieux que la bonne société évitait. Il a fallu attendre les années 1990 pour que ce regard change.
Quatre : la bachata dominicaine, la bachata moderna, la bachata sensual et la bachata urbaine. Les trois premières se dansent, la dernière désigne surtout une façon de composer la musique bachata.
Le boléro est l’ancêtre, plus lent, chanté et souvent orchestré. La bachata en reprend la guitare et les thèmes, mais y ajoute la güira, le bongo et un rythme à quatre temps conçu pour danser.
Elle est née là-bas et y reste une musique du quotidien. Mais elle s’est mondialisée : la bachata urbaine est née à New York, la bachata sensuelle en Espagne, et on la danse aujourd’hui sur tous les continents.
En République Dominicaine, simplement en marchant dans la rue. Les bars, les épiceries de quartier et les terrasses la diffusent toute la journée, et les soirées bachata s’improvisent partout. Nous racontons ce qu’on y danse réellement dans notre article sur la danse en République Dominicaine.
Danser la bachata là où elle est née 🇩🇴
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